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D O C U M E N T S
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23 janvier 2003 |
| Publié sur le site de l'expressiondz.com | |
| Escale à In Salah : loubli à huis clos | |
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| Cest le kilomètre zéro. A 1 200 bornes au nord, Alger tourne le dos à la «ville» de In Salah. Ville étant un bien grand mot même si la générosité de la nature na jamais été prise en faute, ou si peu, dans cette région. Lorsque le Boeing 747 de Khalifa Airways survolait le Tidikelt, les passagers ensorcelés par la splendeur des dunes, ignoraient toujours que, dès latterrissage, les visages souriants et chaleureux des habitants venus les accueillir cacheraient mal les traces de lisolement et de la souffrance longtemps tues, longtemps réprimées, longtemps blâmées. Quau moment où ils entreraient dans la ville, celle-ci leur montrerait timidement les stigmates laissés par le temps et par lhomme. Loubli et labandon sont des contes qui se laissent écouter. Tous les enfants vous le diront. Cest le dépaysement assuré...Coupé du monde, les seuls signes de la « civilisation » sont, comme de juste, les bases pétrolières et les quelques avions qui y atterrissent en des jours bien précis de la semaine, quand les tempêtes de sable le permettent, bien sûr. Dailleurs, larrivée dun avion est devenue un repère infaillible pour les habitants désireux de fixer un regard plus humain sur le temps... Les liens téléphoniques avec Alger sont coupés. Le chef-lieu de la wilaya, Tamanrasset, est à 680 km au sud, et la commune la plus proche est à 47 km sur une piste totalement impraticable. Comme un malheur naime pas la solitude, il en sollicite forcément dautres. Ces « routes » menant à In Salah sont fermées à 18 heures pour des raisons de sécurité! Pour aller de In Salah à Tamanrasset au Sud ou à El-Goléa au Nord, il faut se regrouper en convoi. Les brigands et les contrebandiers, constamment pourchassés par les forces de sécurité, ne tolèrent pas la présence des autres. Voilà bien un malheur exceptionnel confirmant notre règle! Deux jours pour tout dire Derrière les murs de la cité, cest la désolation qui flirte avec les grands paradoxes. Une terre qui, bien que débordant de richesses inestimables, est habitée par lune des populations les plus déshéritées dAlgérie. A force dinsister pour venir à bout de ce paradoxe, les jeunes de la région ont failli perdre le sourire à jamais... Il est 18 heures. Le Boeing de Khalifa Airways survole le Tidikelt. Le temps est clément. Le soleil, impitoyable en été, donne lair de faire relâche en cette saison et en cette heure de la journée. Difficile de rester indifférent face à la splendeur du paysage, des couleurs chatoyantes des tenues des habitants et des dunes dont les formes et les couleurs changent au gré de la lumière et de létat desprit. Lun attend un colis, lautre un proche. Beaucoup se disputent les journaux rapportés du Nord. Larrivée de lavion à In Salah est, en soi, un événement incontournable. Cest dailleurs un repère idéal pour fixer un rendez-vous...Les jeunes, qui constituent la majorité des habitants de cette ville, nont pas trouvé autre chose à faire que de se laisser aller au dégoût, au désespoir, à la colère à la révolte ! Il suffit de lire dans le regard de ces habitants déchirés entre loubli, la loi du plus fort et le diktat de la contrebande qui contrôle une bonne partie du commerce, pour comprendre pourquoi un certain été 2002, In Salah a failli brûler. Une émeute de deux jours. Deux longs jours. La plate-forme de revendications, publiée dans les colonnes du quotidien Ec-Chaâb, était une lettre ouverte, non scellée et jamais négociée... Il a suffi de quelques promesses pour jouir de nouveau de lesprit pacifiste et désespéré des jeunes chômeurs. Boudjemâa, Abdellah, Mohamed et les autres ont fait partie des émeutiers. A la question de savoir pourquoi ils sont sortis dans la rue pour manifester, la réponse a été surprenante à moins quil ne faille dire que son côté tragique échappe et échappera toujours aux gens du Nord. « Mais il ny a pas de rue chez nous, M.le journaliste (...) nous sommes sortis dénoncer loubli et la pauvreté à huis clos. » « Où sont passés les fonds daide au Sud, la fiscalité pétrolière et les budgets alloués aux collectivités locales. La seule somme importante dont on a entendu parler est 23 milliards. Un montant qui a été détourné de la poste laissant des milliers de familles sans ressources pendant un bon bout de temps. Mais, cest là une autre histoire », rétorque un jeune, lun des rares universitaires, revenu au bled dans lespoir de travailler. Réflexion faite, comment vivre face aux paradoxes auxquels sont confrontés les habitants de Tidikelt? Une terre riche en surface et en profondeur. Leau abonde dans cette région. Pétrole et autres minerais sont exploités par des compagnies pétrolières transnationales, qui y sont installées. Mais les jeunes ne voient rien venir. A midi, Fouggrat Ezzaoua, une commune située à 47 bornes au nord dIn Salah, ressemble à un village las de se chercher lui-même. Ici, même les villes peuvent être frappées damnésie ou de schizophrénie. Dans la ville de In Salah, il est malheureusement beaucoup plus facile de compter les quelques rares nouveaux riches que les milliers danciens et nouveaux pauvres. Quelle étrange complémentarité venue assurer un équilibre intrigant. Le marché de In Salah dépend toujours de la contrebande. Toutes sortes de trafics y sont pratiqués à ciel ouvert. Tout se vend et tout sachète, du sucre, de lhuile, des clous, jusquaux voitures et...les panneaux solaires. Les trafiquants de lumière Un commerçant nous a révélé que 70 % de ses activités dépendent de la contrebande. « Cest quelque part illégal mais pas immoral en temps de crise, car il est difficile de développer des échanges avec les autres régions, ce qui fait que la consommation dépend de la contrebande », explique-t-il sans nullement donner lair de se justifier. A travers la contrebande, lon découvre facilement que In Salah ne vit heureusement, ou malheureusement, pas en totale autarcie. Les connexions, en effet, vont très loin, dans tous les sens. Les voitures subtilisées vont jusquau Kenya, le trafic organisé des panneaux solaires sétend jusquau Maroc et à la Mauritanie. Et les armes sont non seulement une monnaie déchange, mais surtout un signe que les enjeux prennent de plus en plus dimportance. Cest la raison pour laquelle les services de sécurité sont en perpétuelle alerte, nous a indiqué un officier. « Les types de criminalité qui règnent dans le Sud, a-t-il expliqué, sont totalement différents de ceux du Nord. Ici ils nhésitent pas à utiliser les gros moyens ». Quel genre de moyens? Un moment de silence...puis: « Allez chercher vous-même, je nai pas le droit den dire plus. » Cest-à-dire dans le désert. Là où passent souvent les Belmokhtar et Belâaouar. Deux brigands du desert qui cachent mal, depuis quelque temps, leurs liens avec les réseaux mafieux et terroristes. Leurs associés sintéressent actuellement aux panneaux solaires. Avant que la nouvelle technologie ne sy installe, elle fait déjà lobjet dun trafic. Selon des informations recoupées, les éléments de la gendarmerie nationale ont pu mettre la main sur une quantité considérable de panneaux dissimulée sous le sable, au nord de la région de In Salah. Pas moins de 38 panneaux enfouis sous les dunes ont été découverts, par hasard, au cours dune patrouille de routine. Les trafiquants, qui soccupaient de leur acheminement vers la Mauritanie, nont pas été arrêtés. Il sagit, selon toute vraisemblance, des panneaux volés de la base pétrolière exploitée par la Sonatrach et la firme pétrolière britannique British Petroleum. Le site a fait lobjet, au cours des dernières semaines, dune série de vols qui ont coupé la base du reste du monde, forçant Sonatrach à passer par Londres pour entrer en contact. La prolifération du trafic des panneaux a accentué lisolement. Les bases pétrolières de Sonatrach et British Petroleum, notamment de Tiguentour, ont été contraintes de passer par Londres pour assurer les télécommunications. Cela sans compter limpact sur les villageois qui ont été contraints de passer des nuits entières en ce rude hiver à la chandelle. Visiblement, les réseaux spécialisés dans le pillage des panneaux solaires ont encore de beaux jours devant eux. En dépit des multiples démantèlements par les services de sécurité de plusieurs réseaux, ces derniers ne cessent délargir leur champ daction dans le Grand-Sud dont In Salah se trouve à la croisée des chemins. Inquiétude et appréhension se sont amplifiées du fait que ces réseaux ont fini par sadapter aux mesures draconiennes de sécurité pour sévir même dans les zones les plus surveillées dAlgérie. Des indiscrétions laissent entendre que les malfrats de la nouvelle technologie ont agi grâce à des complicités internes et des connaisseurs en la matière. En effet, ce trafic devenant national semble impliquer des individus bien introduits dans le domaine des nouvelles technologies. Il sagit dun marché juteux dont les premiers clients sont le Maroc et la Mauritanie. Les doutes en sont restés là, car on ne possède aucune information sur des complicités de lintérieur des bases. Il sagirait tout de même dun réseau bien organisé pouvant sauto-équiper en moyens et bénéficiant dune mobilité hallucinante, sachant que ce trafic suit bien celui des câbles téléphoniques prisés pour leur cuivre, matière utilisée dans les nouvelles technologies. Le développement du trafic a mis en émoi certains villages du Sud qui se sont retrouvés sans alimentation en énergie électrique. Les actes de sabotage, les vols sajoutant au terrorisme ont causé des pertes inestimables pour Sonatrach, les P et T et bien entendu les villageois. Le trafic de cigarette est devenu secondaire par rapport à lampleur que prend le trafic darmes, de voitures, et de panneaux solaires. Beaucoup dhabitants parient que les tenants de ce genre de trafics sont installés autour de la wilaya de Tamanrasset. Là où passent des milliers de clandestins dau moins 40 nationalités. Le profil opératoire de ces barons du Sud diffère pour la simple raison que lisolement des citoyens leur profite énormément. Il faut plus dune heure par avion pour atteindre la wilaya de Tamanrasset, une pour arriver à El-Goléa, et presque deux pour atteindre Alger. L´histoire des 23 milliards de la poste Laffaire des 23 milliards détournés de la poste de In Salah explique dune certaine manière à quelle situation est soumise la ville. Les trois inculpés officiels refusent jusquici de dire où sont passées les sommes détournées. La nouvelle sest propagée dans les petits villages. Un silence et plusieurs interrogations. Les 23 milliards sont partis en fumée à travers la signature des chèques bidon au profit de certains dont les noms nont jamais été révélés. Parmi les prévenus, une femme, la seule prisonnière dans les geôles de In Salah. Dailleurs, son cas a causé une gêne pour les autorités judiciaires étant la seule détenue parmi les hommes. Cette femme aurait, selon des indiscrétions, eu un rôle dans laffaire puisquelle était lagente qui soccupait de la saisie des chèques. Mais tous parient quelle ne faisait quexécuter les ordres. Lors dune perquisition à son domicile lon a découvert un téléviseur plasma écran cinéma. Même si elle avait économisé tous ses salaires elle naurait jamais pu se loffrir. Cela pouvait être sa récompense. Le grand secret est chez le deuxième prévenu qui na jamais accepté de révéler les noms des véritables bénéficiaires. Il risque de porter seul le fardeau de la peine qui lattend. Des milliards. Cest la valeur des dons ramenés dans la caravane qua organisée Salim Saâdoune pour In Salah. Une valeur qui en a fait baver plus dun. Dès larrivée de la caravane, les jeux étaient déjà préétablis. Même lorganisateur de la caravane, voire les donateurs avaient failli être écartés. Le partage avait déjà été fait. Chacun avait ses propres pauvres. In Salah connaît ses misères et ses barons connaissent les leurs. Les jeux sont ainsi. Le pot aux roses découvert, les donateur se sont livrés à une course contre la montre pour assurer lacheminement des dons aux véritables nécessiteux...Ils ont failli y laisser des plumes. Les querelles ont laissé place à détranges scènes dintimidation. Les visiteurs ont été priés de ne pas quitter lhôtel. Des hommes armés rôdaient autour. Vraie ou simple manoeuvre de dissuasion? La panique na pas empêché les donateurs de continuer leur travail de distribution qui sest fait par le biais du porte-à-porte. Au milieu de cette bataille sourde, les habitants étaient visiblement plus contents de voir des gens dAlger et des émigrés sintéresser à eux que des dons quil ont pu recevoir... «Citoyens dAlger, que quelquun dentre vous fasse parvenir notre message aux représentants de lAdministration centrale. Cest une plate-forme de quelques points seulement. Elle est ouverte et négociable: Nous donnons le meilleur de nous-mêmes contre plus de considération, un accès digne à la citoyenneté, au travail et à des écoles équipées pour nos enfants. Le reste, ce sont ces derniers qui le feront. » Aussi simple que leur esprit chaleureux. Tous les habitants de la région partagent les mêmes revendications. La vaste superficie de la région aride va à lencontre du développement de la ville, voilà tout. Ahmed ZAKARIA |
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