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D O C U M E N T S
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Le 7 mai 2003 |
| Paru sur Le Matin d'Algérie | |
| La chronique de Mohamed Benchicou Et tant pis pour Bismarck ! |
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| Il y a une irréalité fascinante dans laquelle vivent les dictateurs et les souverains fous qui a toujours subjugué les biographes et les cinéastes. Quel envoûtant sortilège, en effet, que de diriger le monde à partir d'un univers où tout est factice, les hommes comme les femmes, les mots et ceux qui les disent, un univers d'entremetteurs et de courtisans où l'on ne croit en rien, où s'échange la dernière part d'humanité contre une légende de Caligula ou un destin de Borgia. Il fleurit dans ces jardins de calembredaines, en plus du luxe et de la luxure, une profonde méconnaissance des hommes, indispensable pour les mépriser, primordiale pour les haïr, essentielle pour les dominer. Dans ces citadelles impériales, les peuples deviennent statistiques, estomacs à remplir, chair à canon ou sujets encombrants, bref de commodes et accessoires justifications à l'exercice du pouvoir. L'affaire n'est cependant pas sans risque : une vie prolongée dans les palais et l'ignorance incontrôlée de ses propres peuplades exposent parfois les despotes à de désagréables mésaventures, comme celle que vient de vivre Saddam Hussein, endormi sur une fausse réputation d'éternel père de la nation et réveillé par le bruit de statues qu'on déboulonne. Le cas reste toutefois suffisamment rare pour décourager les candidats aux chimères du palais, l'essentiel étant, quand on y est entré dans des chars, de savoir y rester. C'est ce à quoi s'attache brillamment Abdelaziz Bouteflika, dont on peut douter de tout sauf de la solide attention qu'il prête à son avenir. Il ne veut plus partir. Notre Président, conscient du postulat de Tocqueville selon lequel « l'histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d'originaux et beaucoup de copies », veut ressembler à ces puissants dont l'Histoire n'a retenu le nom que par le nombre d'années qu'ils ont passées sur le trône. Il est la parfaite incarnation du monarque improvisé qui, à défaut de disposer de la réalité du pouvoir, se contente de sa fascinante irréalité. Ruser, médire et comploter, séduire les dames puis les abandonner, parler de Montherlant sans l'avoir lu, recevoir Depardieu et contrarier Catherine Deneuve, s'entraîner à sauter au cou de Adel Imam pour ne pas rater celui de Chirac, discuter philosophie avec Sophie Favier, étaler sa culture de lecteur de journaux sans courir le moindre risque d'être contredit, refaire le monde avec Larbi Belkheir et découvrir qu'il est facile à vivre, serrer la main de George Bush et, comble de l'extase, insulter son propre peuple : pourquoi s'en priver puisqu'on ne lui doit rien ? Bouteflika est finalement un incompris : il n'a fait qu'être conforme à l'idée qu'on se faisait de lui et à celle que lui, pupille de dictateurs, s'est toujours faite du pouvoir. Il pensait avoir un mépris suffisant envers les Algériens pour être leur Président et un répertoire de mots creux assez garnis pour les épater durant les cinq prochaines années. C'est pourquoi l'homme, élevé depuis un demi-siècle dans la règle d'or qui veut que le pouvoir s'exerce par l'esbroufe, les fausses promesses, le négoce et le mensonge, a été surpris qu'on lui oppose, soudainement, un débat d'idées. Il n'a pas saisi que le FLN de 2003 c'est, en même temps qu'un appareil aux allures staliniennes, une explosive accumulation de quatre années de frustrations et d'ostracismes, que ce parti est autant peuplé d'affairistes que de gens sincèrement révulsés par le mépris du clan d'Oujda, qu'on y trouve autant de néo-baâthistes que d'Algériens effrayés par le libéralisme synthétique de M. Temmar, qu'entre lui et ce FLN- là, il existe de vraies divergences politiques et pas de simples mauvaises humeurs appelées à s'estomper autour d'une tasse de thé. Eduqué dans un système où l'on ne fait pas de la politique avec de la morale, il ne savait pas qu'il est des moments où il faut s'y astreindre. Je trouve qu'il y a quelque injustice à exagérer l'odieux chantage qu'il a exercé sur le FLN, et une certaine démesure à vouloir trop s'en indigner. L'homme ne fait que rendre hommage au système qui l'a enfanté. Car enfin, depuis toujours, le FLN a été la navette spatiale par laquelle on pénétrait dans la galaxie du pouvoir. Pourquoi faut-il, dame, que sous son règne à lui, ce parti unique où s'est toujours enseigné l'art de la génuflexion devienne brusquement un forum de la pensée libre et, de surcroît, une formation qui tienne tête au Président ? Jusqu'à ce qu'il soit tancé par Ali Benflis, le chef de l'Etat était persuadé que l'hostilité du FLN, affichée ouvertement lors du dernier congrès, n'était qu'une des multiples représentations de la comédie du pouvoir, une ruade d'un clan désireux d'accroître ses positions dans l'échiquier. Dans l'ambiance irréelle d'El Mouradia, il a sincèrement cultivé l'analphabétisme des nouvelles réalités du monde. Plus que par le passé, il est convaincu que tout se vend et que, surtout, tout s'achète. Que l'acte politique obéit toujours à un Raspoutine caché ; que la Kabylie ne serait jamais sortie dans la rue sans la « main étrangère » ; que la presse indépendante est diligentée par une sombre coterie où l'on trouve, pêle-mêle, Hachemi Chérif, Saïd Sadi et, depuis peu, Issad Rebrab ; qu'il faut toujours localiser le commanditaire pour connaître son prix puisque, au-dessus de toutes les lois, il y a celle-là : tout a un prix. Même le FLN. Surtout le FLN. En confiant à Larbi Belkheir la mission de faire une offre pour le parti unique, Abdelaziz Bouteflika était loin de se douter qu'il aurait à donner plus qu'un poste de Chef de gouvernement. Et que, désormais, il lui faut certainement surenchérir à l'inimaginable : son propre poste de chef de l'Etat ! Abdelaziz Bouteflika ne sera pas le prochain Président de la République pour être resté trop longtemps dans les tourelles d'El Mouradia à s'entendre parler aux dames, pariant sur son immortel talent de flagorneur en politique et d'harangueur talentueux qui saurait, le moment venu, convertir le peuple à son art oratoire. Le problème n'aurait que des conséquences nationales si M. Bouteflika n'avait étendu sa roublardise primaire aux affaires internationales. En répondant au chancelier allemand Schröder - qui proposait son assistance dans la recherche des touristes disparus dans le désert algérien - que la question relevait de la souveraineté nationale, le Président algérien, en parfait illusionniste de la politique, pensait avoir marqué quelques points auprès de l'opinion nationale, toujours réceptive à ce genre de déclarations cocardières. Il ne voyait pas que l'affaire des touristes est trop grave pour se satisfaire de pathétiques tartarinades, qu'elle va bientôt nous péter au visage parce que la dimension du problème est supérieure aux capacités nationales de la résoudre, que les officiels algériens réagissent à cette affaire comme Al-Sahaf à l'invasion de Baghdad par les Américains et comme le Tunisien Ben Ali à l'attentat de Djerba : par le mensonge. Que cette façon légère d'évacuer les crises nous vaudra de les payer encore plus cher, très bientôt. Mais que lit-on le lendemain dans Le Matin ? Le même Président Bouteflika, jaloux de la souveraineté nationale devant Schröder, n'envisage rien moins que de solliciter, à Paris le 26 mai, le soutien de Jacques Chirac contre les vilains généraux qui ne veulent plus de lui, qui lui ont préféré ce Benflis qui ne cite même pas Montherlant aux repas, qui ne connaît pas Sophie Favier et qui, souvenez-vous, n'a pas eu un seul regard en direction de Catherine Deneuve. Tout est désormais entre les mains de Chirac que la perspective de placer à la tête de l'Algérie un Président farouchement indépendant vis-à-vis des Allemands ne devrait pas indifférer. Une revanche de plus sur Bismarck ! Mohamed Benchicou |
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